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     Lettres d’une Péruvienne, Mme de

     

    Graffigny

     

    Proposition de séquence complète sur l'oeuvre de Mme de Graffigny, abordée avec une classe de 2nde dans le cadre de l'objet d'étude "genres et formes de l'argumentation au XVII eme et au XVIII eme siècles." Le roman peut également être abordé en 1 ere dans le cadre de l'objet d'étude "la question de l'Homme dans les genres argumentatifs du Moyen-Age à nos jours" ou "Le personnage de roman du XVII eme siècle à nos jours".

     

     

    Plan de séquence

     

    Comment un(e) auteur(e) peut-il faire passer ses idées à travers la voix d’un personnage ?

    Le roman fait l'objet d'une lecture intégrale par les élèves. L'oeuvre de référence est Lettres d'une Péruvienne, Mme de Graffigny, éditions GF Flammarion collection étonnants classiques.

     

     

    Objectifs : -découvrir/approfondir l’argumentation indirecte

     

    - ressources argumentatives du genre épistolaire

     

    -ressources argumentatives du regard étranger

     

     

     

    Séance 1 : Histoire littéraire : formes et procédés du roman au XVIII eme siècle.

     

     

    Séance 2 : Histoire littéraire : Vie et oeuvre de Mme de Graffigny, présentation.

     

     

    Séance 3 : Lecture analytique : lettre X (extrait).

     

     

    Séance 4 : Lecture complémentaire : lettre 161 des Lettres Persanes, Montesquieu  -le regard étranger.

     

     

    Séance 5 : Lecture d’image : document complémentaire : Deux Indiens en Pirogue, François-Auguste Biard. : l’orientalisme -regard sur l’étranger.

     

     

     Séance 6 : Lecture analytique : lettre XIX (extrait).

     

     

    Séance 7 : Lecture analytique : lettre XXXIV (extrait).

     

     

    Séance 8 : Lecture complémentaire : lettre LXXXI (extrait) des Liaisons Dangereuses -discours sur la condition de la femme au XVIII eme siècle.

     

     

    Séance 9 : Méthodologie : approche de la dissertation : le roman permet-il de mieux comprendre l’autre ?

     

     

     

     Compte-rendu des séances

     

    Séance 1 : Histoire littéraire : formes et procédés du roman au XVIII eme siècle.

     

    Cette séance fait l’objet d’une recherche au CDI. Chaque intitulé est étudié par un groupe de quatre à six élèves. Les résultats des recherches sont ensuite échangés et corrigés si besoin.

     

    I-Les formes du roman au XVIII eme siècle.

     

    Donner une définition de chacune de ces formes romanesques, ainsi que des noms d’auteur(e)s qui se sont illustré(e)s dans la forme en question et au moins un titre d’oeuvre, accompagné d’un bref résumé et d’une explication sur la démarche de l’auteur(e).

     

    • Le roman épistolaire

    • Le conte/roman philosophique

    • Le roman-mémoire

    • Le roman noir

     

    II-Les procédés du roman au XVIII eme siècle.

     

    • Lisez la préface des Lettres d’une Péruvienne de Mme de Graffigny et des Liaisons Dangereuses de Laclos. Comment ces deux auteur(e)s donnent-ils l’impression que leurs romans sont constitués d’authentiques lettres ? Quel est l’intérêt de ce procédé ?

     

    • Qu’est-ce que le « regard étranger » ? Citez des noms d’auteur(e)s et des titres d’oeuvres. Quel est l’intérêt de ce procédé ?

     

     

     

    Séance 2 : Histoire littéraire : Mme de Graffigny, auteure des Lumières.

     

    I-Françoise de Graffigny : vie et œuvre.

     1) Biographie.

      Françoise d’Issembourg d’Happoncourt (1695-1758), est une figure incontournable des salons et de la littérature en son siècle. Elle grandit en Lorraine dans la haute société, puis se voit contrainte, comme le veut l’usage de son temps de se marier très jeune à M. de Graffigny. Le couple aura trois enfants. Victime de maltraitance conjugale, Mme de Graffigny demande la séparation, qui sera acceptée, avant de devenir veuve peu de temps après. Elle rencontre de nombreux-ses personnalités d’influence avec lesquels elle se lie d’amitié, notamment le poète François-Antoine Devaux, mais aussi les philosophes des Lumières Emilie du Châtelet, également mathématicienne, et Voltaire. A Paris, chez la duchesse de Richelieu dont elle a été dame de compagnie, elle fréquente aussi Rousseau, D’Alembert, Diderot, puis elle ouvre son salon, et commence à écrire, d’abord du théâtre et un dialogue philosophique. Son plus grand succès sera le roman Les Lettres d’une Péruvienne, paru en 1747. Elle est également l’auteure de journaux intimes et d’une abondante correspondance. Gravement malade, elle meurt en 1758.

      2) Oeuvre.

      Mme de Graffigny a produit une œuvre diverse et abondante : théâtre, correspondance, journaux intimes, romans… Elle livre des témoignages importants sur la société de son temps et s’engage, à travers son mode de vie et son œuvre, en faveur de l’émancipation des femmes.

     -L’une de ses œuvres principales reste sa correspondance : elle y raconte sa vie intime, notamment sa liaison avec l’officier Léopold Desmarest, au poète François-Antoine Devaux, et livre un témoignage important sur la vie culturelle et sociale de son temps, dans lequelle apparaissent fréquemment Voltaire et Emilie du Châtelet, dont elle dépeint longuement les personnalités.

     -Dans Cénie, pièce à succès, Mme de Graffigny analyse la situation sociale complexe de la de la gouvernante et ses rapports parfois difficiles avec les maîtres.

     -Lettres d’une Péruvienne reste le plus grand succès de Mme de Graffigny. Grâce au procédé du regard étranger, celui de la Péruvienne Zilia, elle aborde dans ce roman épistolaire des thématiques variées. Zilia offre au lecteur son point de vue parfois amusé, parfois consterné ou indigné, sur la religion, l’éducation, les relations humaines, la politesse, la situation des femmes et des hommes en France. Sa pratique de la correspondance a developpé son talent pour le roman épistolaire. Le succès du roman est retentissant.

     

     II-Mme de Graffigny et la pensée des Lumières. 

     La condition de la femme en France est un thème largement exploité par Mme de Graffigny dans Lettres d’une Péruvienne. Le combat pour l’égalité entre les sexes et pour que les femmes aient accès à une meilleure éducation sont centraux chez les Lumières. En voici une illustration chez son ami Voltaire, dans un pamphlet que Voltaire a intitulé « Femmes, soyez soumises à vos maris », et chez la philosophe anglaise Mary Wolstonecraft, qui publie Réclamation des Droits de la femme.

     

     Texte 1 :

     

     Voltaire imagine une discussion entre l’abbé de Châteauneuf et la Maréchal de Grancey à propos de cette phrase de Paul, dans la Bible : « Femmes, soyez soumises à vos maris. » Mme de Grancey exprime son indignation.

      Soyez soumises à vos maris ! Encore s’il s’était contenté de dire : Soyez douces, complaisantes, attentives, économes, je dirais : Voilà un homme qui sait vivre ; et pourquoi soumises, s’il vous plaît ? Quand j’épousai M. de Grancey, nous nous promîmes d’être fidèles : je n’ai pas trop gardé ma parole, ni lui la sienne ; mais ni lui ni moi ne promîmes d’obéir. Sommes-nous donc des esclaves ? N’est-ce pas assez qu’un homme, après m’avoir épousée, ait le droit de me donner une maladie de neuf mois, qui quelquefois est mortelle ? N’est-ce pas assez que je mette au jour avec de très grandes douleurs un enfant qui pourra me plaider quand il sera majeur ? Ne suffit-il pas que je sois sujette tous les mois à des incommodités très désagréables pour une femme de qualité, et que, pour comble, la suppression d’une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la mort sans qu’on vienne me dire encore : Obéissez ?

      « Certainement la nature ne l’a pas dit ; elle nous a fait des organes différents de ceux des hommes ; mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres, elle n’a pas prétendu que l’union formât un esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit:

     Du côté de la barbe est la toute-puissance.

     Mais voilà une plaisante raison pour que j’aie un maître ! Quoi ! Parce qu’un homme a le menton couvert d’un vilain poil rude, qu’il est obligé de tondre de fort près, et que mon menton est né rasé, il faudra que je lui obéisse très humblement ? Je sais bien qu’en général les hommes ont les muscles plus forts que les nôtres, et qu’ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué : j’ai peur que ce ne soit là l’origine de leur supériorité.

     « Ils prétendent avoir aussi la tête mieux organisée, et, en conséquence, ils se vantent d’être plus capables de gouverner ; mais je leur montrerai des reines qui valent bien des rois. On me parlait ces jours passés d’une princesse allemande qui se lève à cinq heures du matin pour travailler à rendre ses sujets heureux, qui dirige toutes les affaires, répond à toutes les lettres, encourage tous les arts, et qui répand autant de bienfaits qu’elle a de lumières. Son courage égale ses connaissances ; aussi n’a-t-elle pas été élevée dans un couvent par des imbéciles qui nous apprennent ce qu’il faut ignorer, et qui nous laissent ignorer ce qu’il faut apprendre. Pour moi, si j’avais un État à gouverner, je me sens capable d’oser suivre ce modèle. »

     

    Femmes, soyez soumises à vos maris, Voltaire, 1759-1768.

     

     Texte 2 : 

     Après avoir interrogé l’Histoire et observé le monde vivant avec une sollicitude anxieuse, une très vive mélancolie et une indignation attristée se sont emparées de mon esprit, et c’est en soupirant que j’ai dû admettre de deux choses l’une : ou bien il existe des différences naturelles considérables entre les hommes, ou bien la civilisation qui s’est développée jusqu’ici dans le monde s’est montrée très partiale. J’ai consulté divers ouvrages traitant d’éducation ; j’ai observé patiemment le comportement des parents et le fonctionnement des écoles ; et j’ai acquis la conviction profonde que la détresse de mes compagnes – que je déplore vivement – vient de leur éducation négligée. Il s’avère en particulier qu’on rend les femmes faibles et malheureuses pour toutes sortes de raisons découlant toutes d’une même conclusion hâtive. En fait, le comportement et les mœurs des femmes prouvent, de façon évidente, que leur esprit n’est pas sain ; car, comme il en est des fleurs qui sont plantées dans un sol trop riche, on sacrifie la force et l’utilité à la beauté ; et les feuilles luxuriantes, après avoir enchanté un œil difficile, se fanent, dans l’oubli, sur la tige, bien avant d’arriver à maturité. J’attribue une des causes de cette floraison stérile à un mauvais système d’éducation. Je suis parvenue à cette conclusion en lisant ce que des hommes ont écrit à ce sujet ; ils considèrent les femmes comme des femelles plutôt que comme des êtres humains, et ils se sont préoccupés de faire d’elles des maîtresses séduisantes plutôt que des épouses affectueuses et des mères sensées. Aussi l’intelligence féminine s’est enorgueillie de cet hommage insidieux à tel point qu’à quelques exceptions près, les femmes civilisées de notre époque ne désirent qu’inspirer de l’amour quand elles devraient chérir de plus nobles ambitions et s’attirer le respect par leurs qualités de cœur et d’esprit.

     Réclamation des droits de la femme , Mary Wollstonecraft , 1792.

     

    • Comment ces deux auteur(e)s dénoncent-ils/elles la condition de la femme en France et en Angleterre ?

    • En quoi peut-on rapprocher ces deux textes des Lettres d’une Péruviennes ? Référez-vous à des passages précis du livre.  

     

     

    Séance 3 : lecture analytique, lettre XI, extrait.

     

    Lecture : de « quoique j'aie pris tous les soins qui sont en mon pouvoir » à « car en les prononçant leur visage est toujours riant ».

     

    Zilia, après avoir été enlevée par des Espagnols, vient d'être recueillie par Déterville, un commandant Français qui a intercepté leur bateau. Elle continue d'écrire à son fiancé Aza en espérant que celui-ci reçoive ses lettres et l'a informé de la situation.

     Dans cette lettre, elle rapporte la façon dont s'est déroulée la rencontre avec l'entourage de Déterville ; objet de moqueries, de curiosité, elle fait un portrait peu flatteur de ceux qui la « reçoivent ».

     A travers ce propos de Zilia, Mme de Graffigny tend un miroir aux Français sur leurs façons de vivre et leur société.

     Comment cette lettre met-elle en scène le regard étranger et quel(s) intérêt(s) argumentatif(s)s ce procédé présente-t-il ?

     

    I-La comparaison entre la France et le Pérou.

     1) Produire un effet de réel.

     -Mme de Graffigny a fait de nombreuses recherches sur le Pérou, ses coutumes, ses traditions, pour donner un aspect réaliste au propos de Zilia. Elle expose ceci dans son « Introduction historique » aux Lettres d'une Péruvienne qui permet au lecteur de mieux comprendre le roman.

     -La lettre de Zilia est ponctuée de noms propres qui se réfèrent à des catégories sociales Péruviennes, et qu'elle applique ici aux Français. Le Cacique : prince Inca, ici l'aristocrate qui la reçoit ; la China : servante au Pérou, femme de chambre en France ; le Curacas : petit souverain au Pérou, prêtre ici ; la Pallas : princesse au Pérou, l'aristocrate qui la reçoit ici.

     -Zilia observe les mœurs des Français à l'aune de celles qu'elle connaît : « ils chantent et dansent comme s'ils avaient tous les jours des terres à cultiver. »

     Mme de Graffigny montre ainsi le caractère universel des hiérarchies sociales.

     2) Donner aux Français un regard distancié sur leurs coutumes et leur prétendue supériorité.

     -De la même façon que les colons appellent les peuples colonisés « sauvages », Zilia appelle les Français « sauvages ». Ceux qui pensent ici être les seuls civilisés, les Européens, ne le sont pas aux yeux des Péruviens. Zilia les observe à partir de ses propres critères de civilité.

     - La France, pays des Lumières, n'est pas perçu comme tel aux yeux de Zilia qui écrit : « si je me rapportais à l'opposition de leurs usages à ceux de notre nation, je n'aurais plus d'espoir ; mais je me souviens que ton auguste Père a soumis à son obéissance des provinces forts éloignées (...) » Pour Zilia, les connaissances, les lumières, sont l'apanage de sa civilisation qui révère d'ailleurs le Soleil.

     -Cette lettre est ainsi une critique envers l'ethnocentrisme ; les Français qui raillent parfois Zilia ou la traitent comme un objet, comme on le voit parfois dans la lettre ( « Qu'elle est belle ! Les beaux yeux ! »), sont en fait pour elle des sujets de curiosité comme elle en est un pour eux.

     

     II-L'expérience personnelle de Zilia.

      1) L'expression des sentiments personnels.

     -La plupart des lettres de Zilia sont adressées à Aza (on trouve la formule d'adresse « mon cher Aza » à plusieurs reprises ), son fiancé dont elle a été séparée. Elle entretien avec lui une correspondance intime, ou du moins s'exprime intimement car elle n'est parfois pas en mesure d'obtenir une réponse de la part de celui-ci.

     -Zilia lui avoue donc sa vulnérabilité : « je n'en suis pas mieux instruite que je l'étais il y a trois jours », « le seul usage de la langue du pays pourra m'apprendre la vérité (…) » : le regard étranger est un regard neuf sur une civilisation.

     - Elle exprime ses sentiments sans détour : « mes inquiétudes », « l'étonnement général (…) me déplût », « grande répugnance à parler avec elle », « j'eus pitié de leur faiblesse » : la lettre permet au lecteur d'avoir connaissance des sentiments que Zilia doit cacher par souci de bienséance.

      2)Une découverte mutuelle

     -Les Français qui reçoivent Zilia se montrent curieux et manifestent leur intérêt pour elle d'une façon parfois grossière. Si celle que Zilia appelle sa China se montre bienveillante ( « je profite de tous les moments où Déterville me laisse en liberté pour prendre des leçons de ma China »), Zilia rapporte des anecdotes qui ne sont pas à l'honneur de ses « hôtes ». Le registre du spectacle caractérise l'attitude de ces personnages à son égard : « beaucoup de monde y était assemblé », « l'étonnement général que l'on témoigna à ma vue », « les ris excessifs ». Ils parlent de Zilia à la troisième personne, comme si elle était absente : « Qu'elle est belle ! Les beaux yeux !... », « Des grâces, une taille de nymphe !... », et la traitent comme un objet : « la singularité de mes habits causait seule la surprise des unes et les ris offensants des autres » .

     -Zilia, quant à elle, est partagée entre la crainte, la curiosité et l'indignation. Nous avons pu voir précédemment qu'il était question de son « inquiétude », sentiment propre au regard étranger ; l'appréhension de l'inconnu, surtout au regard de la situation dans laquelle se trouve Zilia, peut troubler. Cependant, elle témoigne également son intérêt pour cette civilisation si différente de la sienne, avec laquelle elle voit toutefois des points de comparaison : «Je ne laisse échapper aucune occasion de m'en instruire. » ; on comprend que cette curiosité est un prétexte à décrire les mœurs des Européens. Mais la grossièreté avec laquelle elle est traitée la heurte ; il était question de sa « répugnance », elle emploie le déictique péjoratif « ces » pour évoquer « ces femmes » qui la transforment en spectacle. Seuls les paysans qui ne la jugent pas comme une bête curieuse et l'homme qui la « reçoit » suscitent sa bienveillance : « (ils) paraissent aussi bons, aussi humains que le Cacique ». La morale de cette lettre tiendrait dans cette phrase : « je ne pensais plus qu'à les persuader par ma contenance que mon âme ne différait pas tant de la leur que mes habillements de leur parure. » Les Français se laissent abuser par des apparences ; différence de vêtement, de langue… Zilia a un esprit critique suffisamment aiguisé pour voir qu'au-delà ils sont semblables.

     Mme de Graffigny, pour donner du crédit au propos de son héroïne, est soucieuse de produire un effet de réel. Aussi, elle s'est informée sur les coutumes et la société Péruvienne qu'elle compare ici à la société Française à travers le regard neuf mais critique de Zilia. Ce procédé permet à l'auteur, à partir des anecdotes rapportées par Zilia, de critiquer le colonialisme.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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    Mme Cottin, Claire d'AlbeLa vie et l’oeuvre de Sophie Cottin sont sous-tendues par un paradoxe, qui peut se résumer en une phrase écrite par elle-même : « ne croyez pas, après le succès de Claire d’Albe, que je sois partisane des femmes auteurs, tant s’en faut. »

    Déclaration au prime abord singulière de la part d’une femme qui a mis l’écriture au centre de sa vie. Née à Tonneins près de Bordeaux, Sophie Risteau grandit dans un milieu bourgeois qu’elle ne quittera pas, comme le veut la règle de son temps, en épousant Jean-Paul Cottin, banquier, à dix-huit ans. La jeune femme lit avec passion les auteurs à la mode de son temps : Rousseau, Richardson, Mme de Genlis…

    La Révolution et la mort de son mari viennent rompre la stabilité de sa vie. C’est un immense revers de fortune pour Sophie Cottin qui se retrouve alors seule et désargentée. C’est d’abord en secret, semble-t-il, qu’elle pratique l’écriture puis publiera Claire d’Albe en 1799, non sans réserve, comme le montre sa déclaration. Vivant dans un monde où l’on considère que la littérature est une affaire d’hommes, élevée dans cet esprit, Sophie Cottin peine à assumer son talent d’écrivain. C’est anonymement qu’elle fait paraître Claire d’Albe. Mais suivront Malvina, en 1801, Amélie Mansfield, en 1803, Mathilde, roman historique, en 1805, qui la fait accéder à la célébrité.

    Sa rencontre avec le philosophe Hyacinthe Azaïs sera très importante dans sa vie personnelle.

    Sophie Cottin décède à Paris en 1807, et restera un grand nom de la littérature française durant plusieurs décennies après sa mort.

     

     A l’époque où Sophie Cottin publie Claire d’Albe, la mode est encore à l’épistolaire. Mme Cottin s’y conforme dans ce court roman où la grande simplicité de l’intrigue, le nombre limité de personnages, et le resserrement de l’espace et du temps ne sont pas sans évoquer la tragédie.

    Il faut bien avouer que Claire d’Albe est un roman daté, tant sur le plan de l’intrigue que du style, mais qui n’est pas dénué d’intérêt. 

    Le nom du personnage principal ne fait pas dans la subtilité. C’est la pureté, la femme vertueuse, bonne mère, et surtout bonne épouse d’un vieil industriel d’une soixantaine d’années dont la vertu va être mise à rude épreuve par l’arrivée d’un beau et brillant jeune homme dans la famille. Elise, l’amie de Claire et l’un des principaux épistoliers, assistera, impuissante, à l’inclination naissante de Claire pour le jeune Frédéric puis à son déchirement. Le propos moralisateur est considérablement vieilli. Difficile d’imaginer que par vertu uniquement, Claire refuse ses sentiments pour Frédéric et chante les louanges d’une vie où le bonheur, pour une femme, se limite à être bonne épouse et bonne mère. Le roman est une des illustrations de la pensée très conservatrice de son auteure à l’égard du statut social de la femme.

     C’est cependant pour sa description subtile des mécanismes psychologiques, de l’emprise du sentiment naissant, d’abord refoulé, puis dévorant, que Claire d’Albe est intéressant. Pour la façon dont l’auteure au mis au grand jour ce que les personnages se cachent à eux-mêmes et d’un coup se dévoilent, au détour d’un sourire, d’un regard qui n’a pas eu lieu, de petites rivalités. L’ouverture du roman dépeint une sérénité qui contraste avec le tumulte de la fin qui agite claire. Elle est comme la surface lisse d’un lac que des bêtes viendront troubler des profondeurs.

     

    Extrait :

     

    LETTRE II.

     

    CLAIRE À ÉLISE.

     

    J’AI tort, en effet, mon amie, de ne t’avoir rien dit de l’asile qui bientôt doit être le tien, et qui d’ailleurs mérite qu’on le décrive ; mais que veux-tu ? quand je prends la plume, je ne puis m’occuper que de toi, et peut-être pardonneras-tu un oubli dont mon amitié est la cause.

    L’habitation où nous sommes est située à quelques lieues de Tours, au milieu d’un mélange heureux de coteaux et de plaines, dont les uns sont couverts de bois et de vignes, et les autres de moissons dorées et de riantes maisons ; la rivière du Cher embrasse le pays de ses replis, et va se jeter dans la Loire ; les bords du Cher, couverts de bocages et de prairies, sont riants et champêtres ; ceux de la Loire, plus majestueux, s’ombragent de hauts peupliers, de bois épais et de riches guérets : du haut d’un roc pittoresque qui domine le château, on voit ces deux rivières rouler leurs eaux étincelantes des feux du jour, dans une longueur de sept à huit lieues, et se réunir au pied du château en murmurant ; quelques îles verdoyantes s’élèvent de leurs lits ; un grand nombre de ruisseaux grossissent leur cours ; de tous côtés on découvre une vaste étendue de terre riche de fruits, parée de fleurs, animée par les troupeaux qui paissent dans les pâturages. Le laboureur courbé sur la charrue, les berlines roulant sur le grand chemin, les bateaux glissant sur les fleuves, et les villes, bourgs et villages surmontés de leurs clochers, déploient la plus magnifique vue que l’on puisse imaginer.

    Le château est vaste et commode, les bâtiments dépendants de la manufacture que M. d’Albe vient d’établir, sont immenses : je m’en suis approprié une aile, afin d’y fonder un hospice de santé, où les ouvriers malades et les pauvres paysans des environs puissent trouver un asile ; j’y ai attaché un chirurgien et deux gardes-malades ; et, quant à la surveillance, je me la suis réservée ; car il est peut-être plus nécessaire qu’on ne croit de s’imposer l’obligation d’être tous les jours utile à ses semblables : cela tient en haleine, et même pour faire le bien nous avons besoin souvent d’une force qui nous pousse.

     

     

    Il peut être intéressant d’observer la façon dont l’auteure se sert du prétexte de la prochaine venue d’Elise chez les d’Albe pour décrire leur lieu de vie, et ce que cette description dit du caractère de l’épistolière. On la sent en harmonie avec cette nature paisible des paysages du bord de Loire, cette « douceur angevine » Son enthousiasme à décrire les lieux à son amie et son affection pour ceux-ci est sensible : « les bords du Cher, couverts de bocage et de prairies, sont riants et champêtres », « la plus magnifique vue que l’on puisse imaginer ». Enfin, le dernier paragraphe est l’occasion pour l’auteure de nous montrer la générosité de Claire.

    Ce paysage rassurant, ensuite, permet à l’auteur de graduer subtilement son drame et de faire paraître la chute et l’affolement de Claire d’autant plus terribles qui rien ne les laissait présager . La demeure des d’Albe et ses environs ont tout du locus amoenus, ou si l’on oublie pas le propos moralisateur de l’auteure, du jardin d’Eden avant la chute d’Eve. A la nature luxuriante « quelques îles verdoyantes », se mêle la richesse des cultures « moissons dorées », « terres riches de fruits », « troupeaux qui paissent dans les pâturages », tandis que cours d’eau apporte la fraîcheur et la mobilité nécessaires à l’équilibre esthétique du paysage « la rivière du Cher embrasse le pays et ses replis, et va se jeter dans la Loire ».

    La terre est généreuse, elle donne sans compter à l’image de la bonne mère et de la bonne épouse qui veille au bien-être de chacun : « quant à la surveillance, je me la suis réservée ; car il est peut-être plus nécessaire qu’on ne le croit de s’imposer l’obligation d’être tous les jours utile à ses semblables. » Mais la rivière, le fleuve, sont aussi les veines que charrient le sang alors calme, et tourmenté sous l’emprise de la passion.

     

    On peut ainsi envisager d’étudier certains passages de Claire d’Albe en lecture analytique ou complémentaire, dans le cadre d’une étude sur le roman épistolaire, sur la sensibilité au XVIII eme siècle, en prolongement d’une étude sur la distinction classique entre raison et passion, la peinture de l’amitié ou de la passion en littérature. La lecture du roman complet peur s’avérer complexe pour des élèves de lycée en raison du caractère très daté du propos et du style de l’auteure mais tout dépend bien sûr de l’angle d’approche de l’oeuvre.

     

    Image : Sophie Cottin, auteur inconnu.

     


    2 commentaires
  • Mme de La Fayette au programme du bacMerci à l'enseignante Françoise Cohen d'avoir mené cette pétition qui a permis qu'une auteure soit au programme du bac cette année, et également à Najat Vallaud-Belkacem qui a entendu sa proposition (on critique assez quand ça ne va pas...)

    C'est une double bonne nouvelle à mon sens. Pourquoi ?

    La première raison est que cette entrée de Mme de La Fayette dans le programme de terminale littéraire ouvre l'étude d'un continent encore trop -hélas- inexploré de notre culture, d'une grande partie de notre patrimoine que nous devons transmettre à nos élèves. Pendant trop longtemps les manuels ont donné une image erronnée de la littérature française, omettant des chef d'oeuvre, sous le simple prétexte qu'ils avaient été écrits par des femmes. Prétexte la plupart du temps non assumé ou réfléchi mais qui perpétuait une tradition selon laquelle un roman écrit par une femme est inintéressant sur le plan littéraire, car durant longtemps on n'a que peu accordé de réelle légitimité aux femmes sur le plan littéraire en France. Alors soit, on parle des fameuses exceptions qui confirment la règle : Chrisitine de Pisan, Marie de France, Louise Labé, Mme de La Fayette bien sûr (et encore, qui parmis nos élèves peut citer une de ces auteurs), qui n'en demeurent pas moins de brillantes écrivains, et, évidement, George Sand. Une des seules qui semble avoir été épargnée par cette réputation de scribouilleuse mièvre ou de bas-bleue dans laquelle sont tombée la plaupart de ses consoeurs. Mais si George Sand se voit attribuer l'honneur de figurer aux côtés d'Honoré de Balzac ou Victor Hugo dans les manuels, c'est parce qu'elle s'appelle George et non Aurore Dupin. George Sand, ça sonne tout de suite plus acceptable, plus sérieux, plus... masculin. Mais que sont devenues Mme de Tencin, Mme de Genlis, Mme de Graffigny, Jane de la Vaudère, Rachilde, Nina de Villars, Renée Vivien, pour ne citer qu'elles, et si appréciées de leur lectorat contemporain, qui reconnaissait leur talent ? Disparues. On en voit renaître certaines, doucement, dans les manuels. Alors certes, en intégrant Mme de La Fayette au bac, les programmes font plutôt dans l'académique, les valeurs sûres et admises, mais ça se respecte, c'est un premier pas vers la parité qui devrait être naturellement respectée.

    La seconde bonne raison de se réjouir de cette entrée au programme, c'est le titre choisi, tout autant que l'auteur. Peut-être parce que La Princesse de Clèves avait déjà été proposé au programme, c'est La Princesse de Montpensier qui a été sélectionné. Il y a longtemps que je ne l'ai pas lu, cependant ce texte a l'avantage d'être une pièce vierge de tout préjugé, ayant été épargnée jusque là par les éditeurs d'analyse d'oeuvre spécial lycéens, et sur lequel sera porté, espérons-le, un regard neuf, un vrai regard. C'est également l'occasion de montrer aux lycéens l'étendue du talent de Mme de La Fayette, qui n'est pas l'auteur d'une seule œuvre, comme nombre de chanteurs ne sont pas interprètes d'une seule chanson, mais c'est comme ça, on ne connaît que celle-là. Avec La Princesse de Clèves, on connait la finesse d'analyse pyschologique de Mme de La Fayette dans la peinture des sentiments amoureux, et encore, il est réducteur de dire ça : la peinture de la culpabilité, de la jalousie, de la Cour au temps des Valois... La Princesse de Montpensier se situe sur un registre plus sombre, et ce roman, par son intensité, son efficacité narrative, sa brièveté, est résolument moderne.

    C'est un pas de plus qui fera cesser ce déni dans lequel nous avons pour beaucoup été plongés, nous qui avons pu croire, parfois, que la culture française était masculine.

     

    Mme de La Fayette au programme du bac cette année, c'est un acte symbolique fort, c'est prouver aux élèves que l'équation auteur= homme est fausse, c'est les ouvrir à un chef d'oeuvre qui mérite d'être reconnu à sa juste valeur, qui va en envoûter, en captiver beaucoup, et c'est normal. 

     

    La Princesse de Montpensier, film de Bertrand Tavernier (ah oui... lui aussi est au programme, mais il ne concerne pas directement notre propos). 


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  • Il est attristant de voir aujourd'hui à quel point il nous reste si peu de traces de Nina de Villars.Nina de Villars, "Testament" Et pourtant, au-delà de ses qualités d'écrivain, quelle personnalité. Nina de Villars, ou Nina de Callias, naît en 1843 à Lyon et s'éteint en 1884 à Vanvres. Une courte vie d'une incroyable intensité.

    La jeune Nina grandit dans un foyer aisé ; elle épouse Hector de Callias, un journaliste au Figaro, de qui, le divorce n'étant guère possible en son temps, elle se séparera. Arrivée à Paris, elle tient un des salons les plus réputés de son époque, où l'on rencontre les plus grands : Villiers de l'Isle Adam, Rollinat, Verlaine, son amant Charles Cros. Les figures décadentes de cette fin de siècle se précipitent à ses audacieuses réceptions, où il n'y a nul besoin de relation ou de mot de passe pour être introduit ; « un sonnet suffit ».

    On rentre chez Nina de Villars comme chez soi ; jour et nuit, sa maison bouillonne de vie.

    « Si tous les gens célèbres et si tous les ratés qui ont passé dans la maison de Nina de Villars, qui ont dîné chez elle, qui ont trouvé dans son auberge l'hospitalité, la nuitée, maintes fois, en hiver, seulement offerte par les étoiles ; si tous ceux qui, par bohème ou par curiosité, ont été les convives passagers de cette excentrique, de cette dévoyée, de cette tourmentée, se reposant enfin, dans la mort, de deux années de souffrances ; si tous, les plus graves, les plus sévères, les plus illustres, comme les fantoches dont le génie est dans l'ombre, artistes parleurs à la morale vague comme leur existence ; si tous enfin suivent le cercueil de cette pauvre femme, il y aura là, certes, une élite parisienne, en même temps des types de troisième dessous extraordinaires.
    Et ce sera un bel enterrement. », écrit le journaliste Félicien Champsaur en guise d'éloge funèbre -vaguement ironique-, en 1884. Cette générosité fantasque, d'après le peu d'informations que l'on possède, semble pourtant être une réelle caractéristique du tempérament de Nina de Villars.

    En 1873, Manet peint son portrait. Cela contribuera largement à sa célébrité. Languissament allongée, vêtue à l'orientale comme le veut la mode fin-de-siècle, Nina de Villars apparaît sous le nom de la « Dame aux éventails » sur ce tableau qui sera largement commenté.

    Salonnière de renom, Nina de Villars est aussi une brillante musicienne dont on apprécie particulièrement les talents de pianiste en son temps, et bien entendu, écrivain.

    Son succès déclinera néanmoins après la Commune, Nina de Villars ayant déserté Paris pendant un temps. Lorsqu'elle revient, ses fidèles l'ont quittée, une nouvelle cour arrive à son salon, mais son succès et sa santé déclinent. Son addiction à l'absinthe et ses nuits festives auront raison d'elle.

    Nous avons encore accès aux Feuillets Parisiens, une sorte de chronique parisienne poétique et très moderne, en sonnets, dixains où son esprit légèrement ironique et son sens de la formule attirent l'attention. On y trouve également des saynètes, et son texte La Duchesse Diane a été publié à part.

    Parmi le peu de textes que l'on peut facilement consulter de Nina de Villars, il nous reste heureusement l'un des plus beaux ; « Testament » un poème aussi festif que son titre est macabre, et dont les accents autobiographiques ne peuvent qu'émouvoir.

    Il s'agira de voir, dans l'étude de ce texte proposé en lecture analytique, comment ce « Testament » célèbre paradoxalement la joie de vivre, en observant tout d'abord la dimension autobiographique du texte, puis l'analogie entre l'enterrement et une célébration mondaine.

     

     

    Texte étudié :

    Testament

     

    Je ne veux pas que l’on m’enterre, – dans un cimetière triste; – je veux être dans une serre, – et qu’il y vienne des artistes.

    Il faut qu’Henry me promette – de faire ma statue en marbre blanc – et que Charles me jure sur sa tète – de la couvrir de diamants.

    Les bas-reliefs seront en bronze doré. – Ils représenteront – Les trois Jeanne, puis Cléopatre et puis Aspasie et Ninon.

    Qu’on chante ma messe a Notre-Dame, – parce que c’est l’église d’Hugo; – que les draperies soient blanches comme des femmes – et qu’on y joue du piano.

    Que cette messe soit faite par un jeune homme, – sans ouvrage et qui ait du talent. – Il me serait très agréable – que de la chanteuse il fut l’amant.

    Enfin, que ce soit une petite fête, – dont parlent huit jours les chroniqueurs. – Sur terre, hélas! puisque je m’embête, – faut tacher de m’amuser ailleurs.

     

    I-Un poème aux résonances autobiographiques.

    1-La liste des dernières volontés.

    Le titre « Testament » suggère que le poète s’apprête à dévoiler l’ intimité de quelqu’un (la sienne?) ; il s’agit du bilan personnel d’une vie, de dévoiler ce que l’on veut laisser. La première personne domine le poème, et ce dès son ouverture percutante : « Je ne veux pas que l’on m’enterre -Dans un cimetière triste;- (...) ». Dans chaque strophe du poème est exprimée l’une des dernières volontés de l’auteur , comme le montre le mode injonctif : « Il faut qu’Henry me promette(...) » / « Qu’on chante ma messe à Notre-Dame », «Que cette messe soit faite (...) », « Enfin, que ce soit une petite fête ». Ces injonctions ouvrent ces strophes dont la forme originale rappelle plus un véritable « testament » en prose qu’un poème en vers.

    2-Les références à la vie de l’auteur.

    La date à laquelle ce poème a réellement été rédigé est inconnue ; mais au regard des indices laissés, on peut supposer qu’il a été écrit par une Nina de Villars affaiblie par l’alcool, délaissée, qui ne trouve plus de sources de distraction dans sa vie mondaine. Certains noms propres attirent l’attention, particulier « Charles » (« Et que Charles me jure sur sa tête »), qui peut désigner Charles Cros, l’amant de Nina de Villars , et Henry (« Il faut qu’Henry me promette ») ; un autre amant ? Un parent ? Ces dernières volontés ne sont pas non plus sans évoquer la vie de Nina de Villars. Les figures d’autorité auxquelles elle fait allusion correspondent à différentes facettes de sa personnalité : « Cléopâtre » pour la mode orientaliste fin-de-siècle, à laquelle Nina de Villars, si l’on en croit le tableau La Dame aux éventails, goûtait ; Aspasie, compagne de Périclès, pour le rôle politique et culturel qu’elle a joué en son temps ; et enfin, plus proche d’elle encore, Ninon, pour Ninon de Lenclos. On remarque la paronomase qui rapproche les noms Ninon et Nina. Ninon de Lenclos est également la personnalité la plus proche de Nina de Villars dans celles citées. Salonnière, femme de lettres du XVII eme siècle aux mœurs libérées, elle incarne certainement une référence pour l’auteur . La liste des volontés elle-même représente également bien le caractère de la poète : la « statue en marbre blanc » qu’elle demande, particulièrement baroque ; la mention du piano (« Et qu’on y joue du piano ») -Nina de Villars était excellente pianiste- ; l’appel aux chroniqueur (« Dont parlent huit jours les chroniqueurs »), personnages dont toute mondaine cherche à attirer l’attention.

     

    II-Une célébration mondaine.

    1)Un salon, une fête galante.

    Ces funérailles s'apparentent soit à une réception au salon, soit à une fête mondaine. On retrouve le vocabulaire de la salonnière : « et qu'il y vienne des artistes ». Le poète adopte ici la posture de la mécène qui reçoit ses artistes protégés. Quatre arts sont représentés : la sculpture ; « Il faut qu'Henry me promette- De faire ma statue en marbre blanc- » ; la musique ; « Qu'on chante ma messe à Notre-Dame », « Et qu'on y joue du piano », « la chanteuse », la littérature « Parce que c'est l'église d'Hugo », l'éloquence « Que cette messe soit faite par une jeune homme-Sans ouvrage, et qui ait du talent- ». L'enterrement a également des airs de fête galante ; l'auteur mentionne le nom de « Charles », son amant, auquel vient faire écho la cinquième strophe : « Que cette messe soit faite par un jeune homme -Sans ouvrage, et qui ait du talent-. Il me serait très agréable – Que de la chanteuse il fut l'amant. » L'auteur évoque aussi, dans une comparaison tout à fait originale, à la quatrième strophe, les « draperies (…) blanches comme des femmes » ; c'est-à-dire que la blancheur de la draperie rappelle la carnation d'une femme, blanche comme le veut la mode du XIX eme siècle.

    2) Une célébration de la vie par une mondaine.

    Ce poème est avant tout une célébration de la vie, par une mondaine qui déclare d'un ton à la fois ironique et désabusé : « Sur terre, hélas ! Puisque je m'embête- faut tâcher de m'amuser ailleurs. » La familiarité du « faut pas » accentue cette idée d'ironie, de même que l'interjection « hélas ! » placé à l'hémistiche ; les funérailles sont envisagées comme une fête qui ouvrira la porte à de nouveaux plaisirs. Cela rappelle l'ouverture du texte : « Je ne veux pas que l'on m'enterre- Dans un cimetière triste. » Cette ouverture sonne comme une contradiction, presque une provocation qui donne le ton du poème. L'auteur joue avec les code des funérailles qu'elle détourne. A la place du noir traditionnel, elle demande à ce que « les draperies soient blanches » ; de même la statue dit être en « marbre blanc », couleur de la lumière, de la vie. A l'inverse de la sobriété et de la réserve de mise ordinairement, elle veut que la statue soit couverte « de diamants », et que l'officiant soit l'amant de la chanteuse : « Que de la chanteuse il fut l'amant. » Enfin, le vers irrégulier, rimé de façon aléatoire, la strophe libérée et déconstruite symbolisent la pétillance fantasque et démesurée de la défunte, un débordement de vie.

     

    Dans ce poème aux résonances autobiographique, le poète semble exposer ses dernières volontés, où l'on trouve de nombreuses références à son propre vécu. Cet enterrement qui s'apparente à une célébration mondaine, aux airs de réception de salon ou de fête galante, célèbre la vie avec ironie et élégance.

    Image : Nina de Callias, Edouard Manet, 1873.

     

     

     


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  • Gérard d'Houville, "Romance d'automne"Sous le pseudonyme de Gérard d'Houville, aussi terne que sa vie fut tumultueuse, se cache la poète et romancière Marie de Hérédia, que nous appellerons par son vrai nom, de femme. Figure majeure de la Belle Epoque, Marie de Hérédia est née en 1875 à Paris et morte en 1963, et, comme son patronyme l'indique, elle grandit dans une famille à la sensibilité très artistique. Marie de Hérédia est en effet la fille du poète du même nom, ce qui explique sans doute, en partie, sa fibre littéraire. Au salon de son père, elle fréquente d'éminents auteurs , dont Anna de Noailles. Le poète Henri de Régnier devient son époux et elle sera la maîtresse de plusieurs célébrités de son temps dont le romancier Pierre Loüys, avec qui elle aura un fils, nommé Tigre, futur artiste maudit. Cette relation inspirera à Pierre Loüys le scandaleux roman Trois filles de leur mère. Marie de Hérédia devient également modèle pour les photographies érotiques de Pierre Loüys.

    Elle choisit pour pseudonyme le nom d'un de ses ancêtres. Marie de Hérédia est l'auteur d'une œuvre prolifique ; en 1903 paraît son premier roman, L'Inconstante. Outre les roman, elle publie de nombreux poèmes, maus aussi des propostions pour le théâtre (de Maeterlinck), et une collaboration avec son fils lorsqu'il était enfant. On compare souvent son style à celui d'Anna de Noailles dont elle était très proche. En 1918 lui est décerné le premier prix de l'académie Française pour l'ensemble de son œuvre. 
    Le poème suivant, extrait de « Cinq chansons -Petits poèmes », est intitulé « Romance d'automne », Il est justement proposé en lecture complémentaire du poème « Paysages » d'Anna de Noailles (pour une séquence sur la fête en poésie). Ce poème paraît en 1917 dans la Revue des deux mondes ou Marie de Hérédia publiait régulièrement.

    Il s'agira de voir comment l'auteur célèbre l'automne dans ce poème.

    NB : Il s'agit là d'une proposition de lecture complémentaire, et non de lecture analytique.

     

    Texte étudié :

     Romance d'automne

    Viens rêver aux derniers feuillages
    Auprès du feu brûlant et beau,
    Où la robe des paysages
    Se déchire en ardents lambeaux ;
    Auprès du premier feu d’automne
    Viens rêver, mon amie, entends
    Dans le chant que la bûche entonne
    Le regret des défunts printemps.
    Mais surtout, rêveuse indolente,
    Auprès du feu resplendissant,
    Viens chérir la saison brûlante
    Où tout est vrai comme le sang;
    La saison des pactes suprêmes
    Et des sentimens empourprés
    Où tout est plus doux quand on aime
    Où tout est pur, simple et sacré.
    Viens évoquer le feu magique
    Qui tout en haut des cimes luit,
    Car les pâtres mélancoliques.
    Ne l’allument qu’au bord des nuits.

    Quand, de ton rêve ou de ta vie
    Tu le vois, clair sur le ciel noir,
    Exalter sa force asservie
    Vers le charmant astre du soir,
    Tu sens que les splendeurs d’une âme,
    Rassemblant enfin leurs flambeaux,
    Deviendront cette unique flamme
    Qui jaillit d’un sommet plus haut…
    Qu’importe à l’ardeur sans partage
    La brume proche du tombeau ?
    Viens rêver aux derniers feuillages
    Auprès du feu brûlant et beau…

     

    • Une invitation : le poème s 'ouvre sur une invitation à la deuxième personne : « Viens » ; ce verbe est répété de façon anaphorique à cinq reprises, en début de vers. La simplicité et la familiarité de l'intonation laisse supposer que l'on s'adresse à un proche ; « ami(e), parent(e)... Cela est confirmé par l'apostrophe « mon amie » au vers 6, « amie » qualifiée tendrement de « rêveuse indolente » au vers 9. Cela plonge le lecteur dans une atmosphère intimiste et chaleureuse, qu'accentue la présence du feu (« auprès du feu brûlant et beau). Les invitations varient ; on trouve trois fois « viens rêver », notamment au début du poème et à la fin. Saison poétique par excellence, « saison mentale », d'après les mots d'Apollinaire, l'automne suscite les songes. Au milieu du poème, l'invitation varie : « Viens évoquer le feu magique » ; la dimension onirique, voire mystique du poème apparaît nettement. L'invitation qui ouvre le poème le ferme également, comme si le poète la réitérait.

    • L'automne, une saison entre l'ardeur et la mort : ces deux réseaux lexicaux contradictoires se rencontrent dans le poème. L'automne est en effet le passage entre l'été, saison vivante, et l'hiver, saison morte. Le poète associe constamment l'automne au feu. Il est question du « feu brûlant et beau » au vers 2 (on remarque l'allitération en -b qui représente la vivacité, la pétillance du feu), mais aussi de la « saison brûlante », du « feu magique », des « flambeaux », de « l'ardeur sans partage »... La rencontre entre l'ardeur et la mort se concrétise dans le superbe oxymore du vers 4 : « ardents lambeaux ». Au champs lexical du feu, de la lumière et de la vivacité, donc, se mêle celui de la mort : « lambeaux », « défunt printemps », « derniers feuillages »...

    • L'automne est aussi la saison du sentiment ; le poète la définit ainsi : « La saison des pactes suprêmes / Et des sentiments empourprés ». La métaphore « sentiments empourprés » peut évoquer la passion amoureuse, la référence à la couleur pourpre symbolisant l'amour... et le feuillage des arbres en automne. Ainsi, l'expression « saison des pactes » pourrait rappeler le pacte amoureux. L'automne, saison poétique, « saison mentale », est propice à l'épanchement et à la naissance des sentiments : « La saison (…) où tout est plus doux quand on aime / Ou tout est pur, simple et sacré ». De même, le « feu » dont il est question ici représente le feu du foyer, le feu de l'ardeur amoureuse, et celui du paysage automnale, romantique et troublé. 

     

    Image : Portrait de Marie de Régnier, Jean-Louis Forain, 1907.


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